Le 19 mars 1990, le journal liberation qui suivait la premiere edition du Vendee Globe Chalenge, course autour du monde en solitaire, publiait un texte ecrit par Jean-Francois Coste, Skipper de "Cacharel". 
A ce moment de la course, Titouan Lamazou etait arrive aux Sables d'Olonnes depuis le 16 mars, suivi de pret par Loic Perron et VDH. 
Jean-Francois Coste etait dernier, derriere trois autres concurrents encore en course, a 6.685 miles de l'arrivee. 
Il arrivera un mois plus tard, voici le texte qu'il a ecrit :

Ici Jean-Francois Coste, "Cacharel", N 13
Le skipper de l'ex "Pen Duick III" a passe le Cap Horn vendredi matin. Samedi, il nous a adresse "une petite fable pour les enfants, pour ceux qui le sont encore et bien sur les mamans"

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Le 17 mars 1990, par 54·22 sud et 62·23 ouest

Mama Rosa habitait depuis qu'elle etait toute petite dans une cabane en bois sur l'Ile du Cap Horn. Quand je l'avais rencontree, il y a une dizaine d'annees, elle avait deja plus de 100 ans. Sa mere l'avait abandonnee toute jeune dans cette ile deserte pour qu'elle echappe aux bandits a la peau blanche qui, a l'epoque, tuaient les derniers hommes libres pour les remplacer par des moutons.
En la quittant, sa mere lui dit :
- "Ecoute Rosa, les hommes sont devenus fous. Depuis des lunes et des lunes, ils nous pourchassent de l'ocean gele du nord en passant par les plateaux chauds du centre de la terre. Maintenant, nous sommes arrivees avec nos pirogues au bout de notre voyage. L'ile du Cap Horn ou je te laisse est la derniere terre de la terre et nous ne pouvons plus fuir plus loin, apres il n'y a plus que les tenebres.


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Et toi, Rosa, tu es la derniere nee de la tribu et je t'abandonne pour te sauver car je vais rejoindre mes hommes qui se battent. Et pour ne pas que les dieux oublient que notre tribu, celle des Alakalufs, etait une grande et forte tribu de nomades de la mer, il faudra que toutes les nuits tu allumes un grand feu du cote du sud pour eclairer la mer sans limites et cette lumiere indiquera la fin de la terre."
Rosa ne revit jamais plus sa mere et tint sa promesse. Toutes les nuits, elle allumait un grand feu face a la mer.
Au debut, elle voyait parfois de longs vaisseaux avec trois, quatre ou cinq mats qui, des jours et des jours, essayaient peniblement de depasser se petite ile. Quelques mois apres, ils revenaient dans l'autre sens, le vent par l'arriere, fiers et fringants avec leurs cales pleines de charbon de Valparaiso ou de ble de Californie. Chaque jour, elle en voyait un comme ca ou alors c'etait d'autres beaucoup moins rutilants qui degageaient l'odeur des pauvres baleines que son equipage venait d'harponner dans les mers du sud.
Ils n'avaient pas de moteur ces bateaux la et demandez leur combien ils etaient contents quand ils voyaient enfin, apres des semaines de navigation, une minuscule lueur surgir du neant.
Mais, petit a petit, Rosa en vit de moins en moins. D'apres ce qu'on disait, un Francais, dans le nord, avait ouvert un chemin pour bateaux a travers la terre, et Rosa n'avait plus a regarder chaque jour qu'une mer vide. Son feu de bois quotidien ne servait plus a rien.

Mais fidele a sa promesse, elle partait consciencieusement chaque matin ramasser des branches dans les recoins de son ile et quand le soleil s'etait  couche, elle y mettait le feu sur la falaise la plus elevee. Bien des annees passerent et Rosa continuait, jour apres jour, a jeter sa lumiere sacrifiee a travers les tenebres de la nuit.
Et puis, il y a quelques temps, dans l'annee de ses 100 ans, elle apercut un petit bateau.
Oh, il n'avait rien a voir avec ceux qu'elle avait pu voir quand elle etait enfant: Avec un mat seulement et tout petit sur l'horizon. Mais magnifique avec ses belles couleurs brillantes, son equipage jeune et decide et ses voiles bariolees comme elle n'en avait jamais vues. Il ne transportait aucune cargaison et n'avait comme odeur que celle de l'aventure, du sel et du vent. Et puis en vint un autre et encore un autre. Ils venaient comme autrefois de l'autre cote des oceans. Pas comme ces droles de visiteurs qu'elle voyait parfois avec des vetements de toutes les couleurs sur des embarcations bizarres et qui venaient faire le tour de son ile pour repartir le soir meme dans leur maison.
Et Rosa etait contente, elle retrouvait a la fin de son passage sur la terre sa raison de vivre. Et chaque annee, bon an mal an, d'autres de ses proteges, seuls ou en groupe, remplissaient a nouveau sa mer. Elle ne connaissait pas leurs visages mais elle savait qu'ils etaient apaises quand leurs yeux apercevaient son petit feu la-haut sur la falaise.
Cela fait longtemps que ne suis pas retourne sur l'ile du Cap Horn et  je ne crois pas que Rosa soit encore en vie. Mais la nuit derniere, en passant au large, j'ai vu qu'elle avait du etre remplacee par une autre fee, plus jeune, car le feu etait allume. Alors, futurs marins de toutes les terres, sachez qu'au plus profond de la nuit noire, sachez que la petite lumiere de Mamma Rosa brulera tous les soirs pour vous aussi, pour vous montrer ou est le bout de la terre.


Jean-Francois Coste


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Nous ne sommes pas allees faire le tour de l'ile de Mama Rosa, nous respectons trop les marins pour cela.
Mais ce matin, j'ai apercu une femme aux cheveux longs et au visage doux creuse par le vent et le sel, prendre un bateau en direction du Cap Horn. Elle etait venue chercher quelques provisions. Quand j'ai croise son regard, il semblait vouloir me dire : "Il y a toujours quelqu'un pour indiquer aux marins de la terre, a l'aide d'un grand feu, ou se trouve le bout de la terre".

Christine

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